Thomas n’avait pas encore eu le temps d’enlever son manteau que trois énormes valises se dressaient déjà dans le salon : une bleu foncé, une grise et une rouge, aux coins usés et entourées d’une sangle. Hélène, la mère de sa femme Emma, était assise sur le canapé et buvait du thé dans la tasse préférée de Thomas. À ses pieds s’entassaient des sacs, un cabas rempli de bocaux et un carton d’où dépassait la poignée d’un vieux fer à repasser. Thomas et Emma remboursaient ensemble le prêt immobilier de leur petit appartement, et ils n’avaient pas prévu de transformer leur salon en chambre permanente pour quelqu’un.

— Tu es déjà rentré, dit Hélène sans se lever. Eh bien, je vais rester un peu chez vous.

Elle avait prononcé ces mots comme s’il s’agissait simplement de laisser un parapluie chez eux jusqu’au lendemain. Thomas regarda les valises, puis le canapé qu’ils avaient acheté six mois plus tôt, et lui demanda ce qui était arrivé à son appartement.

— Rien du tout. Je l’ai loué à un jeune couple pour trois mois. Ils sont gentils, ils n’ont pas d’enfants et ils paient correctement. Pourquoi rester toute seule alors qu’on peut gagner de l’argent ?

— Tu as déjà signé le bail ?

— Bien sûr. J’ai reçu l’acompte. Je n’allais quand même pas laisser passer une occasion pareille.

Le premier signal d’alarme ne fut pas la location elle-même, mais la façon désinvolte dont Hélène annonça une décision qui concernait tout le monde. Elle assurait avoir dit à Emma à l’avance qu’elle « pensait louer » son appartement. Mais, selon elle, elle n’avait pas besoin de les prévenir qu’elle allait emménager chez eux : après tout, Thomas était son fils, Emma sa fille, et le canapé du salon était libre.

— Tu as dit que tu louerais ton appartement, répondit Thomas. Mais tu n’as pas dit que tu viendrais vivre chez nous.

— Eh bien, maintenant, je te le dis. Ne me fais pas subir un interrogatoire. Je ne suis pas une étrangère.

Thomas lui rappela que leur appartement n’était pas prévu pour accueillir quelqu’un : le salon était déjà exigu, les valises bloquaient le passage vers le balcon et cette pièce leur était nécessaire à tous les deux. Hélène balaya ses objections d’un geste et tapota le canapé, comme pour montrer que la question était réglée. Trois mois, dit-elle, ce n’était pas l’éternité. Et si les locataires se révélaient corrects, le séjour pourrait même se prolonger : une bonne location rapportait de l’argent, et il serait idiot d’y renoncer.

C’est là que Thomas comprit l’aspect pratique de son calme. Hélène comptait toucher le loyer de son appartement tout en vivant gratuitement chez eux. Elle n’aurait pas à payer d’hôtel ni à chercher un autre logement temporaire ; les frais et les désagréments seraient discrètement mis à la charge de son fils et de sa belle-fille. Elle avait même apporté ses chaussons et ses médicaments : pas pour une soirée, mais comme quelqu’un qui s’était déjà installé.

— Tu aurais pu demander avant, dit Thomas. On aurait discuté de la façon de t’aider. Mais nous mettre devant le fait accompli, ce n’est pas un accord.

Hélène pinça les lèvres et lui rappela qu’elle leur avait donné de l’argent pour leur apport. À l’époque, dit-elle, personne ne lui avait demandé si cela l’arrangeait de les aider. Thomas répondit qu’il n’avait pas oublié ce cadeau et lui en était reconnaissant, mais que la gratitude ne signifiait pas qu’elle pouvait désormais s’installer chez eux sans leur permission. Hélène protesta aussitôt : puisque son fils remboursait un prêt immobilier, elle avait bien le droit de vivre chez lui. La conversation dévia rapidement des valises vers l’aide passée, qu’elle brandissait chaque fois qu’elle voulait obtenir ce qu’elle souhaitait.

Thomas ne se lança pas dans une dispute pour savoir qui devait quoi à qui. Il proposa une solution raisonnable : Hélène pouvait passer la nuit chez eux, mais devait récupérer ses affaires le lendemain et trouver un logement pour la durée de la location. L’argent des locataires lui permettrait de payer une chambre ou un petit appartement, et il était prêt à l’aider dans ses recherches. Hélène répondit qu’elle n’irait nulle part : elle avait mal au dos, les valises étaient lourdes et le bail était déjà signé. Puis elle le traita d’ingrat et ajouta qu’il avait même refusé un coin de canapé à la mère de sa femme.

Thomas lui demanda de ne pas l’insulter et lui expliqua une nouvelle fois qu’il ne l’empêchait pas de louer son appartement et ne refusait pas de l’aider, mais qu’elle ne pouvait vivre chez eux qu’avec l’accord de tous les deux. Elle dit qu’elle attendrait Emma et qu’elle réglerait alors la question elle-même. Sur la table basse, à côté de sa tasse, se trouvait un double de la clé de leur appartement : celui qu’Hélène avait reçu autrefois « au cas où » et qu’elle ne leur avait jamais rendu. Thomas referma les doigts sur la poignée de la valise rouge.

Hélène ne tendit pas la main vers la clé et ne regarda même pas la valise. Elle posa simplement la tasse sur la table, en orientant soigneusement l’anse vers elle, puis demanda s’il comptait vraiment la mettre à la porte. Thomas répondit qu’il lui demandait d’aller là où elle avait elle-même décidé de vivre pendant ces trois mois.

Vous ne passerez pas une seule nuit ici : prenez vos valises et partez, lança Thomas en tirant la valise rouge vers la porte d’entrée…

La valise roula sur le sol et Hélène bondit du canapé.

— Ne fais pas ça ! Il y a de la vaisselle dedans, tu vas la casser.

Thomas arrêta la valise près de la porte et lâcha la poignée. Elle resta debout sur ses roulettes, bloquant la moitié du passage. Il n’avait pas l’intention de jeter les affaires dans l’escalier, mais il ne les ramena pas non plus dans le salon.

— Alors aide-moi à la sortir sans rien casser, dit-il.

— Tu as complètement perdu la tête ? Je n’irai nulle part.

Hélène éleva la voix pour qu’il comprenne à quel point elle était blessée. Thomas ne lui répondit pas sur le même ton. Il ouvrit la porte d’entrée et s’écarta pour laisser le passage libre à la valise.

— Je ne vais pas débattre pour savoir si j’ai le droit de décider qui vit dans notre appartement. Emma et moi ne l’avons pas autorisé.

— Emma va bientôt arriver, et tu lui expliqueras pourquoi tu mets sa mère dehors. On verra bien qui décide ici.

— Je l’ai déjà appelée. Elle rentre.

Hélène plissa les yeux, comme si elle venait d’entendre non pas une nouvelle, mais une trahison. Elle passa devant la valise et referma la porte d’un coup sec. Thomas ne chercha pas à l’en empêcher. Il resta simplement près de l’entrée, sans enlever son manteau.

— Tu aurais au moins pu me témoigner un peu de respect, dit-elle. Je ne suis pas une étrangère. J’ai tant fait pour vous.

— Je n’oublie pas que tu nous as aidés pour l’apport. Mais ça ne veut pas dire que tu peux t’installer sans notre accord.

— Voilà donc ce que vous pensez maintenant. Vous avez accepté mon aide, et vous mettez votre mère à la porte.

La tasse de Thomas se trouvait toujours sur la table basse. Hélène l’avait utilisée pour boire son thé. Elle la prit et l’emporta dans la cuisine. Elle ne la laissa pas dans l’évier : elle la lava soigneusement et la posa à sécher, comme si un geste de sollicitude ordinaire pouvait rétablir le cours normal de la conversation.

Quand Emma entra, son sac était encore sur son épaule. Elle regarda sa mère, les valises près de l’entrée et son mari.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ton mari a décidé de me mettre dehors, répondit Hélène. Je suis venue chez ma fille et il ne m’autorise même pas à passer une seule nuit ici.

Emma ne se mit pas immédiatement à se disputer avec Thomas ni à prendre sa mère dans ses bras. Elle enleva son manteau et demanda :

— Tu lui avais dit à l’avance que tu allais vivre chez nous ?

— Je lui ai dit que je louerais mon appartement.

— Ce n’est pas la même chose.

— Je pensais que vous comprendriez. Vous avez un canapé.

— Avoir un canapé ne veut pas dire qu’on s’est mis d’accord pour trois mois, dit Emma. Maman, nous n’avons jamais parlé du fait que tu emménagerais ici.

Hélène la regarda d’un air incrédule.

— Toi aussi, tu prends son parti ?

— Je ne choisis pas entre vous. Je dis que nous aurions dû être d’accord tous les deux. Or, nous ne l’étions pas.

— Alors maintenant, une mère ne peut plus vivre chez sa fille ?

— Tu peux le demander. Tu ne peux pas signer un bail, apporter tes affaires et nous annoncer ensuite que tout est décidé.

Hélène s’assit au bord du canapé. Elle ne pleura pas et ne s’adoucit pas. Au contraire, sa voix se fit plus froide.

— Très bien. Je m’en souviendrai. Quand vous aurez besoin de quelque chose, ne venez pas me voir.

— Si nous avons besoin d’aide, nous te le demanderons, répondit Emma. Mais cela ne nous donne pas le droit de disposer de ton appartement. Et ça ne te donne pas le droit de disposer du nôtre.

Thomas sortit la valise rouge sur le palier, puis revint chercher la grise. Hélène se leva, mais pas pour l’aider : elle se planta dans l’embrasure de la porte et lui barra le passage.

— Tu ne m’as même pas demandé où j’allais aller.

— Je te l’ai demandé. Tu as répondu que tu n’irais nulle part.

Emma regarda sa mère :

— Nous pouvons t’aider à trouver une chambre ou un petit appartement pour ces trois mois. Tu as l’argent de la location.

— Je ne vais pas le dépenser dans un hôtel. J’ai loué mon appartement pour gagner de l’argent, pas pour enrichir des propriétaires que je ne connais pas.

— On peut chercher un logement moins cher, dit Thomas. Nous t’aiderons à trouver, mais tu ne vivras pas ici.

— J’ai mal au dos, les valises sont lourdes. Vous savez très bien que je ne peux pas passer mes journées à faire des allers-retours entre des chambres inconnues.

Emma s’accroupit près du sac ouvert et commença à ramasser les affaires qui en étaient tombées. Hélène ne la remercia pas, mais ne la repoussa pas non plus.

— Regardons les possibilités, dit Emma. Tu loueras une chambre pour ce soir et tu décideras tranquillement demain où rester ensuite.

— Je ne déciderai rien avec vous.

— Très bien. Décide toute seule. Nous pouvons seulement t’aider à chercher.

Hélène se tut. Elle avait l’habitude qu’après ce genre de conversation, quelqu’un se mette à se justifier, propose du thé, puis finisse par céder sur l’essentiel. Pendant ce temps, Emma sortit son téléphone et ouvrit un site de location. Thomas porta le reste des sacs et le carton sur le palier, sans les jeter ni presser sa mère.

Après quelques appels, Hélène accepta de visiter un petit appartement meublé. Il était moins spacieux que le sien et plus éloigné du centre, mais les propriétaires le louaient pour une courte durée. Emma vérifia qu’il y avait un ascenseur et Thomas demanda s’il était possible d’y emménager le soir même. Hélène écoutait sans intervenir, mais son visage restait mécontent.

— Je ne vous ai pas demandé de payer, dit-elle quand l’appel prit fin.

— Nous n’avons pas l’intention de payer ton logement, répondit Thomas. Tu reçois de l’argent pour ton appartement.

— Ne me parle pas comme si j’étais à la rue.

— Nous n’avons pas dit ça.

Hélène pinça les lèvres. Ce qui lui déplaisait, ce n’était pas tant la proposition que le fait que l’aide lui était désormais offerte à des conditions qu’elle n’avait pas choisies : trouver une solution, oui, mais sans considérer leur salon comme le prolongement gratuit de son propre logement.

Elle appela elle-même un taxi. En attendant son arrivée, personne ne reparla de l’apport. Hélène vérifia que tous ses sacs étaient là, puis demanda à Emma si elle allait vraiment laisser son mari lui prendre la clé.

— Il ne te prend pas la clé, dit Emma. Tu l’as laissée sur la table.

La clé était posée à côté de la tasse. Thomas la prit et la tendit à Hélène. Elle ne desserra pas tout de suite les doigts, mais finit par déposer la clé dans sa paume.

— Je te l’avais donnée au cas où, dit-elle.

— Ce cas-là est terminé, répondit Thomas.

Hélène regarda sa fille, attendant qu’elle proteste. Emma n’ajouta rien. Alors sa mère prit son sac à main et sortit sur le palier. Thomas et Emma l’aidèrent à porter les valises jusqu’à la voiture. Hélène s’installa sans leur dire au revoir et indiqua au chauffeur l’adresse de l’appartement temporaire.

La portière se referma. Emma resta près de l’entrée jusqu’à ce que la voiture quitte la cour. Thomas ne dit pas que tout était fini, et elle ne dit pas que tout irait bien désormais. Dans l’appartement, il restait des sacs qu’ils n’avaient pas eu le temps de ranger et des traces de roues sur le sol.

Le lendemain matin, ils firent venir un serrurier et remplacèrent la serrure. Cela prit moins d’une heure. Thomas garda une nouvelle clé et Emma rangea la seconde dans le tiroir où ils conservaient leurs papiers. Hélène ne donna pas de nouvelles pendant plusieurs jours.

Puis elle écrivit à Emma pour lui dire qu’elle s’était installée dans l’appartement et que les conditions étaient acceptables. Elle ne s’excusa pas et ne demanda pas à venir. Emma répondit qu’elle était contente que sa mère ait trouvé un logement qui lui convenait. Elles convinrent de s’appeler le week-end.

Depuis, Hélène n’est plus jamais venue sans prévenir. Parfois, elle demandait si elle pouvait passer le samedi, et Emma lui disait si cela leur convenait. Leurs conversations restaient prudentes et les vieilles rancœurs n’avaient pas disparu. Mais la porte de leur appartement était de nouveau fermée, et Hélène ne gardait plus sa clé dans son sac à main.